D.G.D.G.
I
Elle s'est donc en allée,
Et se tait.
Ô noire voûte étoilée,
Rends-nous la grande âme ailée
Qui chantait !
Elle était de ceux qu'attire
Ma maison.
L'autre année elle y vint luire,
Et m'éclaira d'un sourire
L'horizon.
Paix à vous, bon cœur utile,
Beaux yeux clos,
Esprit splendide et fertile !
Elle aimait ma petite île,
Mes grands flots,
Ces champs de trèfle et de seigle,
Ce doux sol,
L'océan que l'astre règle,
Et mon noir rocher ou l'aigle
Prend son vol.
II
La vie à ces âmes fières
Ne plaît pas ;
Car les vivants sont des pierres
Sur leurs fronts et des-poussières
Sous leurs pas.
Dieu, c'est la nuit que tu sèmes
En créant
Les hommes, ces noirs problèmes ;
Nous sommes les masques blêmes
Du néant.
Nous sommes l'algue et la houle,
O semeur !
Nous flottons, le vent nous roule ;
Toute notre œuvre s'écroule
En rumeur.
Le mal tient les foules viles
Dans ses nœuds ;
Multitudes puériles,
Nous faisons des bruits stériles
Ou haineux.
Nains errant sur des décombres,
Embryons,
Ébauches, fantômes, ombres,
Dans tes immensités sombres,
Nous crions.
Dieu ! les hommes, têtes basses,
Yeux charnels,
Raillent l'abîme où tu passes,
Tes profondeurs, tes espaces
Éternels !
Ils crachent sur le grand voile
Du ciel bleu ;
Blâment tout, mer, barque et voile ;
Insultent l'ombre et l'étoile,
L'âme et Dieu !
Ils insultent l'aube pure,
L'air vital,
Le beau, le vrai, la nature,
Et cette sombre ouverture :
L'idéal !
Ils insultent l'invisible,
Le cyprès,
Le sort dont ils sont la cible,
L'onde, et le frisson terrible
Des forêts.
Ils insultent le pontife,
La lueur,
L'être, saint hiéroglyphe,
Et l'énigme sous ta griffe,
Sphinx rêveur !
Leurs voix sont prostituées,
Jéhovah !
Quand l'aigle entend leurs huées,
Il regarde les nuées
Et s'en va !
III
Ô grande âme prisonnière,
Cœur martyr,
C'est l'aigle de ma tanière
Qui t'a montré la manière
De partir.
Pendant qu'assis sous les branches,
Nous pleurons,
Âme, tu souris, tu penches
Tes deux grandes ailes blanches
Sur nos fronts.
Et, du fond de nos abîmes,
Soucieux,
Nous te voyons sur les cimes,
Levant tes deux bras sublimes
Vers les cieux.
IV
Destin ! gouffre aux vents contraires,
Aux flots sourds !
Oh ! que d'urnes funéraires !
Ma fille, amis, parents, frères,
Joie, amours !
On luit, on brille, un beau rêve
Vous dit : viens !
Et voilà qu'un vent s'élève ;
Le temps d'un flux sur la grève ;
Et plus rien !
La bise éteint, brise, emporte
Le flambeau,
Et souffle, toujours plus forte,
Par-dessous la noire porte
Du tombeau.
Notre bonheur est livide,
Et vit peu.
Hélas ! je me tourne avide
Vers le sépulcre, ce vide
Plein de Dieu.
Dieu, là, dans ce sombre monde
Met l'amour,
Et tous les ports dans cette onde,
Et dans cette ombre profonde
Tout le jour.
Ô vivants qui dans la brume,
Dans le deuil,
Passez comme un flot.qui fume,
Et n'êtes que de l'écume
Sur l'écueil,
Vivez dans les clartés fausses,
Expiez !
Moi, Dieu bon qui nous exauces !
Je sens remuer les fosses
Sous mes pieds.
Il est temps que je m'en aille
Loin du bruit,
Sous la ronce et la broussaille,
Retrouver ce qui tressaille
Dans la nuit.
Tous mes nœuds dans le mystère
Sont dissous.
L'ombre est ma patrie austère.
J'ai moins d'amis sur la terre
Que dessous.
16 juillet 1855.
Elle s'est donc en allée,
Et se tait.
Ô noire voûte étoilée,
Rends-nous la grande âme ailée
Qui chantait !
Elle était de ceux qu'attire
Ma maison.
L'autre année elle y vint luire,
Et m'éclaira d'un sourire
L'horizon.
Paix à vous, bon cœur utile,
Beaux yeux clos,
Esprit splendide et fertile !
Elle aimait ma petite île,
Mes grands flots,
Ces champs de trèfle et de seigle,
Ce doux sol,
L'océan que l'astre règle,
Et mon noir rocher ou l'aigle
Prend son vol.
II
La vie à ces âmes fières
Ne plaît pas ;
Car les vivants sont des pierres
Sur leurs fronts et des-poussières
Sous leurs pas.
Dieu, c'est la nuit que tu sèmes
En créant
Les hommes, ces noirs problèmes ;
Nous sommes les masques blêmes
Du néant.
Nous sommes l'algue et la houle,
O semeur !
Nous flottons, le vent nous roule ;
Toute notre œuvre s'écroule
En rumeur.
Le mal tient les foules viles
Dans ses nœuds ;
Multitudes puériles,
Nous faisons des bruits stériles
Ou haineux.
Nains errant sur des décombres,
Embryons,
Ébauches, fantômes, ombres,
Dans tes immensités sombres,
Nous crions.
Dieu ! les hommes, têtes basses,
Yeux charnels,
Raillent l'abîme où tu passes,
Tes profondeurs, tes espaces
Éternels !
Ils crachent sur le grand voile
Du ciel bleu ;
Blâment tout, mer, barque et voile ;
Insultent l'ombre et l'étoile,
L'âme et Dieu !
Ils insultent l'aube pure,
L'air vital,
Le beau, le vrai, la nature,
Et cette sombre ouverture :
L'idéal !
Ils insultent l'invisible,
Le cyprès,
Le sort dont ils sont la cible,
L'onde, et le frisson terrible
Des forêts.
Ils insultent le pontife,
La lueur,
L'être, saint hiéroglyphe,
Et l'énigme sous ta griffe,
Sphinx rêveur !
Leurs voix sont prostituées,
Jéhovah !
Quand l'aigle entend leurs huées,
Il regarde les nuées
Et s'en va !
III
Ô grande âme prisonnière,
Cœur martyr,
C'est l'aigle de ma tanière
Qui t'a montré la manière
De partir.
Pendant qu'assis sous les branches,
Nous pleurons,
Âme, tu souris, tu penches
Tes deux grandes ailes blanches
Sur nos fronts.
Et, du fond de nos abîmes,
Soucieux,
Nous te voyons sur les cimes,
Levant tes deux bras sublimes
Vers les cieux.
IV
Destin ! gouffre aux vents contraires,
Aux flots sourds !
Oh ! que d'urnes funéraires !
Ma fille, amis, parents, frères,
Joie, amours !
On luit, on brille, un beau rêve
Vous dit : viens !
Et voilà qu'un vent s'élève ;
Le temps d'un flux sur la grève ;
Et plus rien !
La bise éteint, brise, emporte
Le flambeau,
Et souffle, toujours plus forte,
Par-dessous la noire porte
Du tombeau.
Notre bonheur est livide,
Et vit peu.
Hélas ! je me tourne avide
Vers le sépulcre, ce vide
Plein de Dieu.
Dieu, là, dans ce sombre monde
Met l'amour,
Et tous les ports dans cette onde,
Et dans cette ombre profonde
Tout le jour.
Ô vivants qui dans la brume,
Dans le deuil,
Passez comme un flot.qui fume,
Et n'êtes que de l'écume
Sur l'écueil,
Vivez dans les clartés fausses,
Expiez !
Moi, Dieu bon qui nous exauces !
Je sens remuer les fosses
Sous mes pieds.
Il est temps que je m'en aille
Loin du bruit,
Sous la ronce et la broussaille,
Retrouver ce qui tressaille
Dans la nuit.
Tous mes nœuds dans le mystère
Sont dissous.
L'ombre est ma patrie austère.
J'ai moins d'amis sur la terre
Que dessous.
16 juillet 1855.