Poèmes Victor Hugo Les Quatre Vents de l’esprit Ainsi nous n’avons plus Strasbourg…

Ainsi nous n’avons plus Strasbourg…

Ainsi nous n’avons plus Strasbourg, nous n’avons plus
Metz, la chaste maison des vieux Francs chevelus !
Ces villes, ces cités, déesses crénelées,
Ce teuton nous les a tranquillement volées !
Ainsi le Chasseur Noir a ces captives-là !
Ainsi ce cavalier monstrueux, Attila,
Horrible, les attache aux arçons de sa selle ;
À l’un pend l’héroïne, à l’autre la pucelle !
Et les voilà, râlant dans le carcan de fer,
Metz où régna Clovis, Strasbourg d’où vint Kléber !
Le vautour a ces monts et ces prés sous son aile !

Et tout cela pourtant, c’est la France éternelle !
C’est à nous, ce Haut-Rhin où la Gaule apparaît !
J’en atteste l’été, le printemps, la forêt,
Les astres toujours purs, les roses toujours neuves
Et le ruissellement d’émeraudes des fleuves !
J’en atteste l’épi doré, le nid d’oiseau,
Et le petit enfant qui, nu dans son berceau,
Joue avec son pied rose en attendant la France !
J’en atteste l’œil bleu de la sainte espérance,
L’honneur, le droit, l’autel où l’on prie à genoux,
Cette Lorraine et cette Alsace, c’est à nous !
Là rêva Gutenberg, là se dressa Lothaire ;
Ce ciel est notre azur, ce champ est notre terre ;
Nous nous sommes laissé prendre ces grands pays !
Nous, France !

En même temps nous sommes envahis
Par le prêtre, et flairés par la louve romaine !
Ainsi nous subissons la schlague qui nous mène !
Ainsi nous acceptons sur nous le traînement
Du syllabus gothique et du sabre allemand !
Ainsi nous permettons au reître, au bonze, au cuistre,
De reclouer sur nous le grand linceul sinistre,
L’ignorance, l’erreur, le mensonge et la nuit !
Ainsi l’immense aurore aux cieux s’évanouit !
Ainsi, pourvu qu’il ait au poing de l’eau bénite,
Pourvu qu’après avoir fui devant le samnite,
Il dresse un sombre glaive à la gloire inconnu,
Le premier misérable imbécile venu
Peut nous crier : Paix là, vous tous ! Gare à qui bouge !

Mais nos pères auraient mordu dans du fer rouge !


2 juin 1875.