Poèmes Anna de Noailles Les Forces éternelles Ce ne sont pas les mots

Ce ne sont pas les mots

Ce ne sont pas les mots les plus étincelants
Qui pourraient définir la force qui nous lie :
Les vocables : bonheur, enchantement, folie,
Ne sont pas si profonds, si vastes, ni si lents
Que cet illimité et conscient bien-être
Qui me fait respirer avec les cieux ! Peut-être
Pourrions-nous baptiser nos suaves moments
Du beau nom de plaisir et de contentement.
— Être content : splendeur, possession du monde !
Royauté d’un tranquille et bleuâtre Océan ;
Plénitude sans hâte, indolence féconde,
Qui font se ressembler l’excès et le néant.
Contentement ! Ce dont aucun humain n’est digne,
Ce dont nul ne jouit qu’avec la crainte insigne
Qu’il lui faudra bientôt, sûrement, expier
Cette fortune intruse, innocente et suprême…
Contentement : par quoi tout corps cherche à prier !

— Et je connais cela par ton amour ! Je t’aime,
Étranger qui prends tout et qui m’as tout donné,
Commencement de moi du jour où tu es né,
Toi mon sang véritable, et ma vie hors moi-même…