Poèmes Victor Hugo Le Pape On construit une Église

On construit une Église

L’ARCHEVÊQUE

Hommes qui bâtissez une église, il importe
D’en faire magnifique et superbe la porte
Pour que la foule y puisse entrer facilement ;
Employez-y le bronze et l’or, le diamant,
L’onyx, le saphir ; rien n’est trop beau pour l’église ;
Que la façade soit auguste, et qu’on y lise
Ce nom, Jéhovah, comme à travers des éclairs ;
Que le clocher répande un hymne dans les airs
Et que son tremblement se communique aux âmes ;
Et que le peuple sente, enfants, vieillards et femmes,
En regardant ce temple avec un saint frisson,
Qu’on a sur le seigneur mesuré la maison
Et la grandeur du lieu sur la grandeur de l’hôte ;
Que la crypte soit vaste et que la nef soit haute ;
Que L’HOMME entende là passer confusément
La faute et le pardon, divin chuchotement ;
Que le saint-livre ouvert soit sur la sainte-table ;
Que l’évêque ait son trône et Jésus son étable ;
Que les prêtres, par qui vos torts sont expiés,
Aient une natte épaisse et tiède sous leurs pieds ;
Que l’âme croie, en l’ombre où flottent les saints-voiles,
Entrevoir une obscure éclosion d’étoiles
Comme au fond des forêts dans la vapeur des soirs ;
Qu’on y sente osciller les vagues encensoirs ;
Que l’autel, entouré d’un solennel murmure,
Ait la splendeur sinistre et sombre d’une armure,
Car le céleste esprit combat l’esprit charnel,
Et nul ne doit sans crainte approcher l’Éternel ;
Pas d’ornement grossier, pas de matières viles ;
Quand Salomon disait aux bâtisseurs de villes :
― Bâtissez sur la roche et non sur le limon ―
Hiram, maçon du temple, écoutait Salomon ;
Donc obéissez-moi. Faites un fier mélange
Du Raphaël pudique et du grand Michel-Ange ;
Peignez sur la muraille Adam qu’Ève tenta,
Moïse au Sinaï, Jésus au Golgotha,
Les Géants terrassés malgré leur haute taille,
Job, et l’effarement des chevaux de bataille ;
Tout ce qui foudroya, tout ce qui rayonna,
Festin de Balthasar et noces de Cana,
Doit faire flamboyer et resplendir les fresques ;
Mariez l’arc lombard aux ogives moresques ;
Que la statue alterne avec les noirs tableaux ;
Une église doit être un large espace, enclos
De bons murs, préservé des vents et des tempêtes ;
Prêtres, emplissez-la de fleurs les jours de fêtes ;
Tout ce qui vient du ciel, l’église le contient ;
Un roi qui la voudrait orner comme il convient,
Épuiserait Golconde et n’y pourrait suffire ;
Prodiguez-y l’airain, le jaspe et le porphyre
Que n’atteint pas la rouille et né mord pas le ver.

LE PAPE

Et mettez-y des lits pour les pauvres l’hiver.